BAZILLE Louis
Loudun le 23 décembre 1792 – Loudun 29 mars 1867.
Premier adjoint de la ville de Loudun.

Depuis dix années, historien fidèle et intègre de ma ville natale, simple spectateur au milieu de ce qui s’agite, j’écris à l’écart, pour l’avenir, les événements journaliers qui bientôt serviront de base au narrateur pour étayer son œuvre.
Voyageur fatigué, assis sur le bord du chemin, laissez moi saluer au passage les hommes populaires qui nous quittent, ne laissant après eux que vides ou débris.
Un calme, un vide effrayant se fait, en effet, derrière ces types de 1830, parmi lesquels il en est tant qui ont si noblement rempli leur longue carrière ici-bas.
Belle époque pour le pays loudunais, où tout était généreux, où l’intelligence se trouvait être la mon- naie commune, où l’honneur et la probité étaient cotés à leur juste valeur.
Aujourd’hui, hélas! le fossoyeur est là qui les attend, revendiquant ses droits imprescriptibles, et il les couche tous côte à côte dans la poussière de’éternité, eux qui, pendant leur longue vie, favorisés du ciel, se sont toujours fraternellement tendu la main.
Non, je ne puis voir disparaître d’au milieu de nous, sans une certaine émotion, ces vieillards, hon- nêtes natures, chez lesquels la vie s’est écoulée dans une abnégation constante, dans un sacrifice héroïque au bien commun.
Il n’y a pas encore un an, je disais, en parlant d’un confrère, d’un ami qui n’est plus aussi lui: – Singulière cité que cette ville de Loudun, où on ne sait plus faire convenablement qu’une chose, – mourir… De quoi vous parlerai-je aujourd’hui, sinon d’un mort qui de sa tombe vient de recevoir l’adieu. suprême de ses enfants, de ses parents, de ses nombreux amis!
Monsieur Louis Bazille naquit à Loudun au mois de dé- cembre 1792, d’une ancienne famille municipale loudunaise; il put bien jeune puiser dans l’exemple que lui fournirent ses ancêtres son constant dévouement au bien de son pays.
M. Louis Bazille fit ses études au collège de Poitiers; élève laborieux autant qu’intelligent, à sa sortie des bancs des écoles, il avait acquis une instruction solide et variée.
Au mois d’août 1813, il épousait à Moncontour la fille de M. Olivier Devilliers, ancien receveur de l’enregistrement, qui avait quitté l’administration vers 1809, pour s’occuper exclusivement de l’éducation de ses enfants et de la gestion de sa fortune.
En 1830, M. Louis Bazille fut nommé adjoint de la ville de Loudun, fonctions qu’il n’a pas cessé de remplir un seul in- stant jusqu’à l’heure de sa mort.
Doué d’un grand jugement, aussi restreint dans ses goûts que modeste dans son ambition, il se contenta d’un rôle secondaire, lui qui était si bien fait pour s’asseoir à la première place.
Comme administrateur, son intégrité et sa franchise ne se démentirent jamais.
D’un caractère froid, il voyait les hommes et les événements sous leur vrai jour; aussi son esprit ne connut pas plus la crainte que son cœur la haine.
Devant lui l’égalité pour tous avait l’inflexible rigidité de la loi; inaccessible aux basses faiblesses, à l’esprit de coterie ou à la trop complaisante amitié, fort de sa conscience, il resta toujours inébranlable devant une détermination prise, sans entêtement.
Pendant les 37 années qu’il siégea au conseil municipal de la ville de Loudun, sa ligne de conduite fut invariablement la même; comme homme privé et comme magistrat de la cité, sa devise fut toujours : Honneur et loyauté.
Aussi, au milieu des événements tout à fait locaux qui ont marqué le 18 août 1860, époque où la jeunesse actuelle, réclamant une place au grand soleil, vint se briser pour sombrer à tout jamais, époque néfaste, où ont pris naissance dans notre ville, où la vie était jadis si calme et si facile, tant de positions anormales, tant d’ineffaçables haines, M. Louis Bazille sut conserver intacte l’amitié de chacun, l’estime de tous, et de l’urne électorale il est sorti le premier acclamé par la voix des électeurs.
Puis, quand les mauvais jours sont venus, n’ayant pas eu besoin de s’humilier pour être élevé, il est resté dans le pré- sent ce qu’il fut dans le passé vénéré de tous, charitable, modeste, serviable, et d’un bon conseil pour les grands comme pour les petits.
Du reste, la popularité dont jouissait M. Louis Bazille ne se manifesta pas seulement à Loudun; il avait dû se faire partout des amis; aussi, il y a environ dix années, à son insu, il fut nommé au conseil d’arrondissement du canton de Moncontour.
Malgré ses 75 ans, malgré une opération cruelle qu’il avait dù subir il y a quelques années, sa solide organisation sem- blait lui promettre de rester longtemps encore au milieu de ses amis d’enfance qui l’ont précédé dans la vie, lui donnant l’exemple de la santé et de l’intégrité de l’intelligence.
Il y a six mois environ, M. Louis Bazille, prétextant son âge et un besoin impérieux de repos…., donna au conseil muni- cipal de notre ville sa démission d’adjoint.-Séance tenante, une protestation unanime eut lieu; -on le pria de garder ses fonctions, que nul autre mieux que lui n’était capable de rem- plir. Sourd aux prières de ses collègues, on rejeta alors sa décision. Devant un refus aussi formel que flatteur pour lui, M. Bazille n’en resta pas moins inébranlable dans sa déter- mination; il en référa alors à l’administration supérieure. Il faut croire qu’à Poitiers, comme à Loudun, on n’admit pas ses raisons, puisque jusqu’à sa dernière heure M. Louis Bazille conserva le titre et les prérogatives de premier adjoint de la ville de Loudun.
Depuis quelque temps, M. Louis Bazille venait rarement à Loudun; il s’était fixé à sa maison de campagne de Martaizé ; c’est là qu’il fut frappé de ce mal qui ne pardonne jamais.
Le lundi 25 mars, fidèle à ses habitudes puisées dans une vie régulière, M. Bazille s’était levé de bonne heure dans un état de santé parfait ; à neuf heures, un domestique arrivait à course de cheval à Loudun, m’annonçant que son maitre venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie. – A ma visite, je trouvai le malade à peu près remis, -ne se sentant de rien attribuant l’accident survenu à une faiblesse, à un évanouisse- ment. Grâce à l’insistance de Mme Bazille, de M. et Mme Ernest
Bazille, ses enfants, je parvins à le déterminer à quitter la campagne de suite pour la ville.
Malgré des soins rapides, le mardi matin un épanchement au cerveau se produisait; tout le côté droit était frappé d’in- sensibilité avec perte de mouvement; la parole était à peu près abolie; la médecine devenait impuissante devant la grandeur du désastre. L’agonie commença, agonie poignante, terrible, qui se termina par la mort dans la nuit du jeudi 28 au 29 mars 1867.
Jusqu’à sa dernière heure, M. Louis Bazille, on peut le dire, conserva son intelligence; la parole était perdue, un voile impénétrable s’était étendu devant les yeux du moribond; – la poitrine était soulevée violemment par une respiration haletante, qui menaçait à chaque instant de suffoquer le malade; jusqu’à la dernière heure, dis-je, reconnaissant ses parents, ses amis, il leur tendait la main dans un adieu suprême.
Le samedi 30 mars, à 10 heures, les parents, les nom- breux amis du défunt, le conseil municipal, les employés de l’administration de la ville, un piquet d’honneur choisi dans le corps des pompiers loudunais, se réunirent rue du Collége pour conduire à sa dernière demeure celui qui venait d’être enlevé d’une manière si inattendue.
A 10 heures et un quart, on se mettait en marche vers le lieu du repos. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Grimault, juge de paix du canton de Moncontour; Chesnon, second adjoint de la ville de Loudun; Croué, chevalier de la Légion-d’Honneur, chef d’escadron de hussards retraité, et Gustave Deguin-Desvaux, avocat, membre du conseil muni- cipal.
En tête du cortége marchaient M. Nestor Nozereau, maire de la ville de Loudun, et M. Duflos, sous-préfet de l’arron- dissement, l’un près de M. Armand Bazille, l’autre près de M. Ernest; puis venaient les parents, les membres du tribunal, le lieutenant de gendarmerie, le conseil municipal, etc……..
enfin la foule de tous ceux qui ont tenu à prouver à la famille Bazille toute l’estime qu’il a su conquérir à Loudun.es Cette triste cérémonie terminée, je me suis rappelé cette tombe béante sur laquelle pas un mot d’adieu n’a été prononcé. Il m’a semblé alors entendre à mon oreille une voix qui me di- sait: Surgat junior! – allons, debout; toi, le plus jeune fils de ses collègues de 1830, lève-toi! et parle-nous de lui, car demain l’oubli, comme un torrent dévastateur, aura passé sur son nom….. Souviens-toi qu’il fut l’ami de ton vieux père…..
Voilà pourquoi j’ai consigné ces quelques lignes et les ai livrées à l’impression; j’espère qu’elles seront acceptées avec indulgence; elles m’ont été dictées par le cœur…..
Loudun, 30 mars 1867.
Dr Lléon DE LA TOURETTE.
Poitiers. Typ. A. Dupré.



Il repose dans le cimetière de Loudun
Chemins
Cimetière de Loudun