GILLLES de la TOURETTE Georges

GILLES DE LA TOURETTE Georges-Albert-Édouard
Saint-Gervais-les-Trois-Clochers 30 octobre 1857 – Lausanne 22 mai 1904

La ville de Loudun a eu l’heureuse idée de rendre hommage, combien justifié, à une célèbre famille de médecins loudunais en donnant son nom à une salle de l’Échevinage ainsi qu’à un service de l’hôpital Renaudot. L’absence de prénom nous incite à poser la question : lequel des Gilles de la Tourette est-il désigné? D’origine Arménienne cette famille serait venue en France sous Henri IV. La branche aînée portant le titre de Marquis se fixa dans le Dauphiné. Une autre branche serait allée en Auvergne et aurait donné naissance à celle qui vint en Loudunais. Les armes de cette famille portent « d’or au chevron de gueules cantonnées de trois merlettes de sable ».
TOUS MÉDECINS
A quelques exceptions près, tous les Gilles de la Tourette du Loudunais furent médecins : Joseph-Charles, époux de Marie Mercienne, qui en 1787 fait paraître à Angers un ouvrage en deux volumes appelé à grand retentissement sur « l’art des accouchements ». Son fils cadet, Pierre- Clément fut lui aussi médecin ; né probablement à Roiffé, il épousa Rose-Françoise Baillou, née à Roiffé le 4 octobre 1768. Tous deux moururent à Loudun dans l’élégante demeure située au numéro 14 de la rue Saint-Jean, lui le quinze décembre 1840 et elle le 20 octobre 1864. Ils eurent deux enfants Francois-Xavier, né à Roiffé le vingt-quatre Nivôse an VI qui épousera le douze avril 1820 une jeune fille de Sammarçolles Agathe-Zéline Rénou. Le cadet, qui nous intéresse davantage, Jacques-Pierre est né à Roiffé le sept avril 1792. Après ses études à Tours il exercera toute sa vie durant à Loudun où il laissera le souvenir d’un médecin de haute valeur, d’un dévouement inlassable et d’une inépuisable générosité. Il épousa Magloire-Elisa Giordano et ils eurent deux enfants : Léon et Marie. C’est probablement à Léon que l’administration de l’hôpital pensa en donnant le nom de Gilles de la Tourette à un de ses services : né le douze mars 1828, dans le beau petit hôtel de la rue du Lion d’Or, qui porte actuellement le numéro 4, il fut un grand serviteur de notre ville sur le plan médical, administratif et historique. Le vingt-trois juin 1855 il présenta à la Faculté de Paris sa thèse de doctorat sur « les fièvres pernicieuses endémiques de l’arrondissement de Loudun » et, il est ainsi un des trois médecins qui traitèrent un sujet local dans une thèse. Dès les premières lignes il ne manque pas d’indiquer qu’il s’appuie sur les travaux de son père et de son aïeul et aussi que la généalogie familiale compte plus de deux siècles de médecins et de chirurgiens exerçant à Loudun. Membre de la commission administrative de l’hospice pendant toute sa carrière il ne ménagea pas ses efforts pour cet établissement. Sur le plan économique il fonda le « Comice Agricole » donnant ainsi un énorme essor à l’agriculture de notre région. Enfin sur le plan historique il nous a laissé une documentation non négligeable, mais malheureusement la magnifique collection réunie dans sa propriété de la Bâtie fut dispersée au cours de ventes publiques après sa mort le premier juillet 1892, rue du Collège, actuel numéro 15.
UN NÉGOÇIANT DANS LA FAMILLE
Léon avait une sœur Berthe, née le premier mai 1833, elle aussi, rue du Lion d’Or, qui épousa le treize avril 1858 à Loudun, le docteur Louis-Félix Detroits, médecin à Chinon, qui exercera quelques années à Loudun : de cette union naîtront Léon, artiste peintre à Gargilesse et Marie, née le vingt-six janvier 1867 qui épousera à Loudun le huit août 1887, son cousin Georges-Albert-Édouard Gilles de la Tourette ; Joseph-Charles, son aîné, frère de Pierre-Clément médecin à Roiffé, sa ville natale, était mort le premier Pluviose an VI « âgé d’environ quarante ans » et avait épousé Élisabeth-Radegonde de Jehan de la Chesnaye. Bien que ses parents habitassent à Châtellerault, Georges fils de Théodore-Édouard et de Laetitia Augry naquit à Saint-Gervais-les-Trois-Clochers, au domicile de son oncle médecin. Exception dans cette famille Théodore-Édouard n’était pas médecin, mais négociant et il habita à l’Isle-Jourdain, Saint-Epain sa ville natale, et Châtellerault où Georges sera interne au Collège s’y ennuyant mortellement. Ce qui le caractérisera toute sa vie apparaît dès son jeune âge : esprit vif, assez peu tolérant, supportant mal la contradiction, s’emportant parfois véhémentement, « au demeurant le meilleur fils du monde ». Travailleur acharné, servi par une mémoire et une intelligence hors de pair, toujours premier, faisant deux années en une il put commencer ses études de médecine à seize ans… Après quatre années à l’école de Poitiers, ayant selon l’un de ses biographes, « déjà franchi les premières et parfois rebutantes étapes de la scolarité médicale ». Il ne saurait être possible d’énumérer les différentes phases de sa vie professionnelle et ses nombreux travaux, seulement peut-on signaler que l’élève du célèbre professeur Jean-Martin Charcot, deviendra rapidement son collaborateur, aimé et apprécié.
L’année 1893 sera marquée à son début par deux événements heureux : sa nomination au titre de médecin des hôpitaux et l’attribution de la Légion d’Honneur.
Mais ce foyer qui eût été heureux avec la naissance de quatre enfants sera douloureusement frappé par le décès de l’aîné, le petit Jean, âgé de cinq ans, d’autant plus pénible que la sœur cadette Madeleine les avait déjà quittés. Ces épreuves marquèrent profondément cette famille dont le souvenir a été évoqué par Monsieur Gérard Jubert dans un article publié dans la Gazette n° 153 d’octobre 1979 à l’occasion de l’inhumation au cimetière de Loudun de Mme Dalpeyrat, née Jeanne Gilles de la Tourette qui eut la délicate attention de faire don au Musée Charbonneau-Lassay de nombreux souvenirs concernant son père.
BLESSÉ PAR UNE DÉMENTE
Georges Gilles de la Tourette devait subir une autre épreuve : une jeune délirante, plusieurs fois internée pour deux tentatives d’assassinat et malheureusement remise une nouvelle fois en liberté, ayant probablement été mise au courant des travaux du psychiatre sur l’hypnotisme, persuadée avoir été elle-même hypnotisée à distance, se présenta à sa consultation personnelle un revolver à la main et tira trois balles dont une le blessa à la tête. Hospitalisée à Sainte-Antoine elle blessera grièvement une infirmière à coups de fourchette, ensuite parviendra à s’échapper d’un asile de Charente où elle avait été enfermée ; elle put être arrêtée avant son arrivée à Paris où elle espérait bien cette fois parvenir à tuer Gilles de la Tourette.
Cet attentat, et aussi l’étude approfondie de l’état mental du célèbre anarchiste Ravachol l’incitèrent à faire admettre l’internement par jugement des tribunaux des criminels aliénés selon le système déjà en usage en Angleterre.
Agrégé en 1896 dans le secteur de médecine légale il sera désigné pour organiser le service médical à l’Exposition Universelle de 1900. Cette nomination d’un jeune médecin — il n’a que quarante ans — à un poste si envié souleva une polémique passable de la part de ses confrères qui proclamèrent que pareille responsabilité devait revenir à un chirurgien et non à un psychiatre. En fait, il s’avéra que l’organisation des différents postes de secours, en particulier le service chirurgical, très en avance sur son temps, le choix de tout le personnel médical et paramédical furent d’une rare efficacité et le commissaire général Picard ne lui a pas ménagé ses chaleureux compliments.
Malheureusement ce nouvel effort altéra sa vitalité déjà si ébranlée par un surmenage intensif, les chagrins, les émotions, les séquelles d’un traumatisme crânien et son merveilleux équilibre psychiatrique s’effondra progressivement. En décrivant dans son célèbre ouvrage « Études et milieux littéraires » paru en 1927 les campagnes menées par le « Progrès médical » pour l’expulsion des Religieuses des Hôpitaux, Léon Daudet écrit : « il y avait là tous les neurologues du temps, les docteurs Ball, Feré, Jouffroy, et un pauvre garçon nommé Gilles de la Tourette qui devint fou »…
« Le diagnostic de l’Académicien Goncourt » n’est que trop vrai. En 1902, l’Administration de l’Assistance Publique ne méconnaissant nullement la gravité de la situation délivra au malade un congé illimité… L’état du malheureux empirant sans cesse son entourage crut bon de l’emmener en Suisse. Malgré les soins, le calme des rivages du Lac de Genève où il fut transféré, la mort le frappa à Lausanne en 1906, après trois années de souffrance. Son corps fut ramené à Loudun, berceau de la famille, et lors de l’inhumation monsieur le Docteur Magé, alors maire de la ville, prononça un émouvant éloge funèbre.
Il repose en terre loudunaise, où il aimait venir, où fut célébré son mariage et qui lui doit tant. Oui Loudun a une grande dette de reconnaissance à son endroit : tandis qu’il préparait son concours de l’internat des Hôpitaux de Paris, il se pencha sur la vie et l’œuvre de Théophraste Renaudot, pratiquement inconnu alors malgré quelques conférences faites par Le Fort et un assez étrange ouvrage d’un médecin du XVIIe siècle Maurice Raynaud principalement axé sur les démêlés avec Guy Patin. Fruit de minutieuses recherches, remarquablement rédigé et composé, ce travail parut en 1883, aux éditions Plon. Couronné par l’Académie Française il fut depuis maintes et maintes fois imité, copié, voire pillé, mais jamais égalé. Ce fut le point de départ d’une série de manifestations en faveur de notre illustre compatriote. Georges Gilles de la Tourette est à l’origine de la fondation d’un Comité, dont il fut le secrétaire général, chargé de l’érection d’une statue inaugurée le quatre juin 1893 par le ministre Charles Dupuy et détruite dans les mêmes conditions que celle de Loudun. En 1884, il publia un important article sur Théophraste Renaudot dans la Revue Scientifique et fit également plusieurs conférences à Épernay et à l’Association Française pour l’avancement des Sciences (Avril 1892)… En bref, c’est à lui que nous devons la féconde initiative d’avoir honoré le souvenir du Fondateur des Consultations charitables.
Ses études concernant notre Ville ne se sont pas bornées à celles de Renaudot : élève, admirateur, collaborateur de Jean-Martin Charcot dont il continuera l’œuvre en publiant les deux derniers tomes de son volumineux « Traité clinique et thérapeutique de l’Hystérie » après la mort du maître emporté à la fin de 1895 en quelques heures par une crise d’œdème du poumon, lors d’un séjour dans un hôtel proche du lac des Settons, il ne pouvait ne pas se pencher sur le cas des Religieuses possédées du démon. En collaboration avec le docteur Legué il publia en 1886 l’autobiographie de Sœur Jeanne des Anges, selon le manuscrit que possède la bibliothèque de Tours, préfacée par le Professeur Charcot et très copieusement commentée.
Il serait normal de croire que le corps médical de France conserva pieusement son souvenir et mit à profit ses travaux comme ce fut le cas pour Charcot, Brouardel, Babinski… Eh bien, non : même à sa mort un article ignominieux parut dans la presse d’alors et ce fut l’oubli total.
Il en fut autrement aux U.S.A., où en 1971, à New York, la « Tourette syndrome Association » reprit les travaux de Georges et le fit connaître en Grande-Bretagne, au Canada… non seulement aux médecins mais à la population tout entière en distribuant en abondance dans les dispensaires et les hôpitaux une abondante documentation. Sans entrer dans les détails il est peut-être bon de préciser que le syndrome Gilles de la Tourette, fait partie de ce que l’on connaît sous le nom de « tics ». Trois ans après un symposium international avait lieu sur le même sujet. Enfin les deux et trois Mai 1985, année centenaire de la description de ce syndrome, sous l’impulsion principale du docteur Andrew Lees de Londres, qui depuis longtemps se penche sur cette question, à l’hôpital de la Salpêtrière eut lieu un Congrès International sur ce sujet. Cet événement important relaté par la presse et l’audio visuel permit à des millions de Français de connaître, enfin ! Georges Gilles de la Tourette.

Dr Pierre DELAROCHE
Président de la Société Historique du Pays de Loudunois
In la Gazette du Loudunais n° 213 et 215 Juillet août et septembre 1985

Il repose dans le cimetière de Loudun

Chemins
Cimetière de Loudun